Slim

Un fil à la patte

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Temps de lecture 5 minutes


Disons-le d’emblée, Slim est un punk à chien. Assis à l’entrée d’un Monoprix dans le quartier Saint-Paul, il siège au milieu de ses sacs de provisions, entouré d’un stock impressionnant de mangas. À côté de lui trône Bobun, un magnifique chien blanc à poil long qui pourrait être le fruit des amours canines d’un lévrier et d’un chien de berger. Notre punk, lui, ne semble pas avoir plus de trente ans et c’est sourire aux lèvres qu’il nous invite à prendre place à ses côtés.
Et gare à ceux qui oseraient nous bousculer !​​​​​​​

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Tous les cris, les SOS

Mon surnom c’est « Slim », comme les feuilles slims ! nous annonce-t-il avant de commencer. Et aussi parce que son deuxième prénom, c’est Slimane. Son vrai prénom, Sullivan, il ne l’aime pas. Il lui rappelle son enfance à Valenciennes. Une croissance altérée par la violence. Violence morale, celle de son père, un algérien qui repart au pays parce que là-bas tu peux te marier avec plusieurs femmes. Puis celle physique de ses trois grands frères. Chaque jour, elle s’abat sur lui un peu plus durement. J’ai failli avoir un petit frère, mais à la naissance il était mort. Je suis content parce que sinon c’est lui qui aurait vécu tout ça. La mère, elle, reste muette. Je suis le dernier des quatre, c’est pour ça que j’ai une vie aussi pourrie. Né vingt-neuf ans plus tôt, cela fait treize ans qu’il erre dans les villes de France pour tenter de se libérer des démons de son enfance.​​​​​​​

Le crack, une addiction coûteuse

Malheureusement, sur le chemin de l’errance, c’est d’autres esprits malins dont il a fait la connaissance. L’alcool bien sûr, qui lui tient chaud l’hiver, mais aussi le crack, son poison quotidien. C’est simple, il n’y a pas un jour où j’n’en prends pas ! Sauf quand je suis à l’hôpital ! nous explique Slim. La drogue, il l’a rencontrée jeune. À Agen y avait un truc qui s’appelait l’Abri 111. On achetait une bière et on pouvait jouer à la console. J’achetais du saucisson aussi. C’était cher. Et puis la coke… une fois j’ai cramé huit cent euros en une semaine. Aujourd’hui le crack. Il s’y est tellement habitué que ça ne lui fait plus rien. Pour sentir à nouveau quelque chose, il faudrait passer à une drogue encore plus forte. Mais, raisonnable, Slim tente de l’être. Il est asthmatique et ne peut pas trop charger la dose à cause de ses poumons fragiles.

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Slim la tchatche

Pour s’en procurer de la drogue, mais aussi tout le reste, notre souriant punk peut compter sur son sourire ravageur et sa bonne humeur enfantine. Cela fait dix minutes que nous sommes avec lui et la jeune fille qui s’arrête à notre niveau est la troisième personne à entrer dans le supermarché en lui demandant ce qui lui ferait plaisir.

- Un coca s’il te plaît !
- « Cherry » ou normal ? demande la fille.
- Zéro ! Mais par contre moi je veux bien être ton chéri !

Ce n’est pas parce qu’on est à la rue qu’on ne peut pas draguer. Slim le sait bien. D’ailleurs il a peut-être rencontré quelqu’un. Une fille un peu cheloue, mais mignonne et célibataire. Elle a pris le numéro de mon pote, on verra si on la revoit ou pas !

Son pote. Celui qui a le téléphone (Slim s’est fait voler le sien), celui qui va lui chercher les galettes à Stalingrad (lui ne peut pas marcher car il s’est cassé le pied il y a peu de temps). Bref, son meilleur pote. Du moment en tout cas. Car notre homme change beaucoup de fréquentations, mais aussi beaucoup de paysages.

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Se sentir à sa place

Maintenant je sais où est ma place. Elle est dans la rue, affirme le nomade, serein. Car la liberté que cette vie lui offre, il ne l’échangerait pour rien au monde. Tu vois toi, quand tu te réveilles, tu vois un mur ou un tableau. Moi je vois le ciel ! Même s’il avait une copine, il ne pourrait plus retourner à la vie normale, entre quatre murs. En revanche, peut-être qu’il se doucherait, nous avoue-t-il en souriant. Mais jamais il ne se fera emprisonner à nouveau par le système. D’ailleurs, il ne touche pas le RSA. Par esprit d’indépendance certes, mais aussi parce que j’bouge pas mon cul pour faire la domiciliation, nous avoue-t-il. Débrouillard mais paresseux.​​​​​​​

Le seul métier qu’il exercerait à la rigueur, c’est éboueur. Ne jamais rester statique. Flic ? Surtout pas. Il les déteste, c’est écrit sur ses mains. Quand je suis arrivé à Paris, je faisais la manche à Hôtel de ville. Un flic m’a acheté à manger. Moi je lui dis merci et il me répond « c’est normal, entre français ! ». C’est super raciste non ?

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Se réinventer continuellement

Il a sillonné les routes de France de Montpellier à Paris en passant par Argelès, Agen, Lyon, le tout entrecoupé de deux ans avec les forains près de Béziers. Je voulais changer de vie. Je veux découvrir des choses. À chaque fois, le déclic. Une voix dans sa tête qui paraît lui dire « vient ». Alors Slim reprend son sac à dos, quitte ses compagnons du moment et trace la route.

L’ami des bêtes

La solitude, il l’aime autant que la compagnie. Et surtout il a son chien. Mais avant le pelage crémeux de Bobun, il y a eu celui de Lucifer, Bébé et les autres. En témoignent les noms tatoués sur sa peau. Douze au total, des tatouages. Mais aussi des cicatrices. Des coups de couteaux et des coups qu’il se donne à lui-même, pas pour me faire mal, juste pour avoir des cicatrices.

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Slim, loin d’être invisible

Slim nous montre sa collec’ de mangas, propose de nous en prêter. Il nous raconte les séries qu’il aime et qu’il peut regarder quand il a un téléphone. Beaucoup de films d’horreur et de séries de zombies mais aussi Soda avec Kev Adams. Dans la rue, un passant me bouscule (je suis littéralement assise au milieu de la rue). Tu peux pas faire attention tête de nœuds ?! Slim a le sang chaud et défend ceux auxquels il tient. En général les gens lui donnent pour lui et encore plus pour son chien. Mais de temps à autre le jeune homme se heurte à quelques mal élevés. Parfois ils m’ignorent alors que moi je leur dis bonjour. Comme si que dire bonjour c’était payant ! Mais c’est gratuit de dire bonjour ! s’emporte le punk qui n’a rien oublié des bonnes manières.

Slim ne veut pas être invisible, mais c’est bien connu, les braves gens n’aiment pas que, l’on suive une autre route qu’eux…

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