Maria

La première dame

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Temps de lecture 5 minutes


En préambule des trois portraits qui vont suivre, il faut que nous vous racontions le contexte de ces rencontres. Frédéric, le premier, habite dans ma rue. Je passe devant lui tous les jours ou presque. Parfois il a un chien, parfois non. Parfois je lui donne quelques pièces, parfois non. Un jour, je lui ai demandé s’il accepterait de nous raconter son histoire et, vous l’aurez compris, la réponse fut, sans hésitation, « oui ». Mais sa contribution ne s’arrête pas là. Après nous avoir raconté sa vie, il nous a demandé, comme un service, si on voulait bien rencontrer Maria. Elle aussi est sur le carreau de la vie. Grâce à Frédo, elle sera la première femme du projet 1001 vies. Enfin, dans les semaines à venir, nous vous conterons aussi l’histoire de Manu. Lui passait simplement par là au moment de nos échanges avec l’improbable duo. Il est venu vers notre petit groupe comme un papillon attiré par la lumière et la connivence entre les trois larrons fut immédiate. Encore une preuve, s’il en fallait une, que dans la misère la plus sombre, la joie, même éphémère est encore possible et que, bien souvent, elle passe par le lien avec l’autre. Mais tout de suite, retour à notre entremetteur du jour, Frédéric, dit « Frédo ».​​​​​​​


Frédo et Maria se connaissent depuis sept ans. L’époque où Maria est arrivée à l’Hôtel Nouvelle France. Quand elle dit ça, Frédo est impressionné. Il ne se rendait pas compte que tout ce temps avait passé. 

Aujourd’hui, il fait deux degrés dehors, et Maria nous « reçoit » à la fontaine juste à côté de l’hôtel. Et pour cause, ses affaires, on les lui a volées dans sa chambre et la carte n’ouvre plus la porte. Elle est confuse mais d’après elle, c’est que son curateur ne lui donne plus d’argent à cause du Covid. De toute façon à « l’hôtel France », y pas d’eau chaude et ils changent pas les draps ! déplore Maria.

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Maria, Maria…

Avant d’aller plus loin, nous nous devons de vous dresser un rapide portrait-robot de notre femme du jour. Très grande, massive, on dirait une montagne. Au sommet, des cheveux longs et gris qui ont dû être si beaux un jour. Elle s’excuse à chaque fois qu’elle cherche ses mots et peut passer du rire au larme en une fraction de secondes.

Maria n’est pas du genre à se laisser faire et elle gueule tellement fort qu’elle fait peur aux passants. Je pense que comme je suis portugaise, les gens sont un peu racistes avec moi, nous confie-t-elle, mais c’est sans compter sur le commentaire amical de Frédo qui lui, pense que c’est principalement dû à son fort caractère. Tout le monde ici a fait de la psychiatrie, tous les étages. Tout le monde a des problèmes mentaux ici, nous dit-elle sur le ton de l’évidence. Puis, la portugaise nous récite par cœur son numéro de matricule destiné aux échanges avec son curateur. J’ai fait la psychiatrie mais j’suis une grande tête ! s’amuse-t-elle.

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La prostitution comme école de la vie

Le récit est confus chronologiquement, mais les faits sont là. Née au Portugal, elle part rapidement vivre avec sa mère en France. À treize ans, elle se fait violer par deux hommes dans un bâtiment place de la République à Paris. L’un des deux, elle le connaît. Il est portugais lui aussi et il va envoyer l’adolescente à Lisbonne, l’enfermer dans une chambre et me faire faire la pute comme dit Maria. Un gros connard. Euphémisme. Heureusement la jeune femme parvient à s’échapper et appeler la police au Portugal. On ne sait comment, elle se débrouille pour rentrer à Paris où l’attend sa mère. Elle croyait que j’étais à Paris pendant tout ce temps ! Elle était très inquiète. Elle dit avoir porté plainte et l’a sans doute fait, et ajoute avoir croisé le proxénète il n’y pas très longtemps dans une rue parisienne.

Maria s’arrête dans son récit et se met en tête de nous faire le listing des tarifs des passes rue du Faubourg Saint-Denis, nationalité par nationalité… Puis, elle retrouve le fil de son histoire et se reprend. Maintenant je suis vieille j’ai cinquante-huit ans ! mais elle a eu pas mal de petits boulots entre deux séjours dehors. J’ai travaillé à Mac Donald, j’ai travaillé pour les flics privés…j’ai travaillé aussi pour une dame qui s’appelait Geneviève, je lui donnais un coup de main. Mais un jour, elle a refusé de me payer !

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La psychiatrie comme leitmotiv

Son premier séjour en psychiatrie, elle avait treize ans. Je pesais trente-six kilos, je mangeais plus. Elle embraye direct sur ses enfants. Elle en a deux, les deux issus de viols. Adriana est adolescente, son fils a sept ans. Adriana, quand je l’ai eue, je l’avais laissée à garder chez une famille que je connaissais à Saint-Georges, mais ils voulaient pas s’en occuper. Un jour, ils l’ont jetée du deuxième étage. La petite tombe sur la tête et Maria est appelée à Lariboisière pour voir sa fille en réanimation. Heureusement depuis, les choses vont mieux. Elle est en famille d’accueil, elle a grossi et elle a les cheveux longs. Parfois, Maria lui rend visite. Son fils, lui, a été adopté, elle ne pouvait pas s’en occuper.

La vierge Maria

Maria continue de nous raconter son quotidien dans la rue, entre errance et mendicité. Une nuit, il y a quelques temps, elle dort sur un banc et se fait voler sa sacoche. Une nuit normale dans la rue… En ouvrant un peu son manteau, nous apercevons une croix autour du cou de la portugaise. Fièrement, elle nous en explique la provenance. C’est le Père à l’église Saint-Ambroise qui me l’a donnée ! Je suis catholique moi, plutôt Bon Dieu que Sainte-Vierge ! À ces mots et comme pour appuyer la beauté de ce don, les cloches de l’église en face de laquelle nous sommes installés retentissent.

Il est maintenant temps pour Maria de poser devant notre objectif. L'espace d'un instant elle est à nouveau jeune, à nouveau belle. Pour la photo, elle tire près d'elle un petit monsieur qui vient d'arriver près de la fontaine. Cet homme s'est pris d'affection pour notre portugaise et vient chaque semaine passer un moment avec elle. La séance photo de déroule sous le regard affectueux de l'ami Frédo. Maria s'est trouvée de chouettes anges gardiens. Nous voilà rassurés.

Ave Maria.

1001 Vies

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Pour aider Frédo, Maria et les autres résidents de l'Hôtel Nouvelle France, signez cette pétition !

Merci à vous.