Frédéric

Mon ami Frédo

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Temps de lecture 5 minutes


En préambule des trois portraits qui vont suivre, il faut que nous vous racontions le contexte de ces rencontres. Frédéric, le premier, habite dans ma rue. Je passe devant lui tous les jours ou presque. Parfois il a un chien, parfois non. Parfois je lui donne quelques pièces, parfois non. Un jour, je lui ai demandé s’il accepterait de nous raconter son histoire et, vous l’aurez compris, la réponse fut, sans hésitation, « oui ». Mais sa contribution ne s’arrête pas là. Après nous avoir raconté sa vie, il nous a demandé, comme un service, si on voulait bien rencontrer Maria. Elle aussi est sur le carreau de la vie. Grâce à Frédo, elle sera la première femme du projet 1001 vies. Enfin, dans les semaines à venir, nous vous conterons aussi l’histoire de Manu. Lui passait simplement par là au moment de nos échanges avec l’improbable duo. Il est venu vers notre petit groupe comme un papillon attiré par la lumière et la connivence entre les trois larrons fut immédiate. Encore une preuve, s’il en fallait une, que dans la misère la plus sombre, la joie, même éphémère est encore possible et que, bien souvent, elle passe par le lien avec l’autre. Mais tout de suite, retour à notre entremetteur du jour, Frédéric, dit « Frédo ».​​​​​​​


Frédéric nous raconte sa vie, assis sur un banc dans un petit square du onzième arrondissement de Paris. Ce quartier, il le connaît par cœur. Et pour cause, cela fait dix-huit ans qu’il en arpente les rues et qu’il finit chaque jour que dieu fait à l’Hôtel Nouvelle France. Non, pardon pas tous les jours, des fois j’en ai tellement marre que je prends Demon, mon duvet et je dors dehors, à la fontaine. Ce logement social qui porte un nom plutôt chic est en réalité un taudis. Des rats dans la cour, des souris dans les chambres, des cafards… y a toute la colonie ! plaisante Frédo. Malgré des années de galère, rue de la Roquette, précédés d’une enfance très difficile, le franco-allemand originaire de Bordeaux reste souriant, presque optimiste. Il s’exprime avec douceur et souvent, des larmes montent au bord de ses yeux bleus.

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Une enfance difficile

La première vague arrive lorsqu’il parle de son père. Tout le monde avait peur de lui à la maison. Surtout ma mère. Maintenant j’ai plus peur, mais quand t’as huit-dix ans, tu t’méfies. Le père de Frédo est alcoolique depuis toujours. Quand il a bu, il est violent et c’est sa mère et ses sept sœurs qui trinquent. Il est le dernier et le seul garçon (son frère jumeau est mort à la naissance). En 5ème, il arrête l’école et passe ses journées cloitré dans sa chambre. Les professeurs essayaient de parler à ma mère mais elle avait trop peur de mon père, elle leur mentait sur mes absences… Le garçon renfermé grandit tant bien que mal, et, inspiré par son oncle médecin, parvient à devenir aide-soignant à Bordeaux.

Mais le démon de l’alcool le poursuit jusque sur son lieu de travail. Un jour, son père, fortement alcoolisé, débarque à l’hôpital. Frédéric est en salle d’opération en train d’assister un médecin. C’est la pagaille, le patient meurt sur le coup et l’aide-soignant est licencié.

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Fredo Solo

Aujourd’hui, son père a quatre-vingt-dix ans et vit toujours du côté de Bordeaux. Ils n’ont plus aucun contact, mais la blessure est toujours vive. Sa mère est morte à soixante-treize ans d’un AVC. Lucide, Frédéric nous lâche, c’est lui qui l’a tuée. Il lui a tellement fait la misère qu’elle a pas tenu. Ses sœurs non plus, il ne veut pas en entendre parler. Sauf peut-être la dernière, Élodie. Elle est déjà venue lui rendre visite une fois, mais rebutée par l’hygiène déplorable de l’Hôtel Nouvelle France, elle n’est jamais revenue.

Les sirènes de la boisson

Au moment de son licenciement, comme une malédiction familiale, Frédéric s’est mis à boire lui aussi. Ça me plaisait bien aide-soignant, mais là c’est pas possible, je picole trop. Des cures, il en a déjà faite une, mais les copains qui venaient, les mains chargées de bouteille pour traîner sur les marches du centre ont eu raison de la volonté du quadra. Son parrain ? Il est retombé dedans aussi, pire que moi. Maintenant c’est une loque. J’ai essayé de l’aider mais il ne veut rien entendre.

Le fils de Frédo

Sa silhouette longiligne et ses yeux délavés laissent entrevoir le beau jeune homme qu’il a sans doute été. Mais côté cœur, rien. Bon, j’ai quand même mon fils mais il a vingt-neuf ans, il fait sa vie, je veux pas l’embêter. Frédéric a donc un fils. Kévin. Il nous annonce ça comme on annonce qu’on a acheté un nouveau jean. Il aime pas trop Paris, il est un peu… sectaire. Il aime pas trop s’approcher des gens. Et puis, il travaille beaucoup. Il est dans la restauration. Le père semble fier du chemin parcouru par son enfant, mais encore une fois, l’alcool dresse une barrière invisible entre eux. À quarante-six ans, c’est son curateur qui gère la pension que l’U.D.A.F (l’Union Départementale des Associations Familiales de Paris) lui donne. À cause de l’alcool, je n’arrivais plus à contrôler mon argent. Un jour, le juge des tutelles m’a convoqué et on m’a donné un curateur. C’est lui qui paye l’hôtel et lui laisse un peu d’argent pour se nourrir. Ça et la manche, pour pouvoir acheter des croquettes à Demon.
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Tout pour mon toutou

Demon. Sa raison de vivre. Ce petit Jack Russell de huit ans, un peu gueulard mais très très gentil, veille sur son maître depuis huit ans, environ le moment ou l’alcool a pris toute la place dans la vie de son maître. Je l’appelle « bébé ». Parfois quand il fait froid dans l’hôtel, je me mets dans mon duvet et je dors contre lui. C’est mon p’tit chauffage, nous dit-il, reconnaissant.

Hôtel Nouvelle France

Pas de double-vitrage, une douche qui ne fonctionne pas, une télé qui sert juste en déco et les souris qui mangent la nourriture de Demon ! ajoute Frédéric.

On a du mal à croire qu’un tel endroit existe en plein Paris, surtout à 600 euros la chambre… Heureusement, il y a les autres locataires. Tous ne sont pas fréquentables, mais notre homme est sociable et semble connaître à peu près tout le monde. Sa meilleure amie du moment c’est Maria, une Portugaise qui oscille continuellement entre joie et désespoir. Quand j’ai à manger, je lui réchauffe au micro-onde et je lui descends. Mais en ce moment, elle dort dehors, on lui a tout volé et sa chambre est fermée à clé… La solidarité, ce vestige de lien social qui unit les habitants de l’hôtel Nouvelle France et qui permet à Frédo – et à nous – de garder espoir.

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Pour aider Frédo, Maria et les autres résidents de l'Hôtel Nouvelle France, signez cette pétition !

Merci à vous.